L’INTERVIEW DE LAURENCE BENAÏM PAR 1NSTANT

Fondatrice de Stiletto, biographe, Laurence Benaïm aime à évoquer des autres plus qu’elle ne parle d’elle même. Pourtant, ses écrits révèlent sa tenue très personnelle. Qu’on prenne garde de ne pas confondre la mode et celle dont elle nous parle : faite d’essences et de correspondances, celle dont le principe affectif dépasse la simple intention esthétique.

Mode, j’écoute ton cœur. On lui doit notamment les biographies d’Yves Saint-Laurent, de Marie-Laure de Noailles. Elle vient de sortir un ouvrage sur YSL à la tête de Dior, sur Dior et le Sud, un autre sur Jean-Michel Frank, annonce la parution de « Versailles et de la mode » et prépare un livre sur René Lacoste. Dans chacun d’eux, grâce à la délicatesse d’un style et de propos ciselés, elle effleure en profondeur. Laurence Benaïm est différente, rare.

On osera la comparer à une couturière du vocabulaire. Non pour son seul talent mais pour une sensibilité que Saint Laurent remarqua bien avant les lecteurs et traduisit en des termes qui tiennent de l’éloge : « Vous habillez mes collections avec des mots. » Résumer autant en si peu. Parcimonie des propos, plénitude de l’intention. « Je défends une sensibilité. Pas un point de vue intello, ni une critique de la mode, ni une vision théâtrale, ni sociétale. Une vision émotive si on peut dire. Mais une vision juste, honnête. »

Il est vrai que Laurence Benaïm a tracé les contours de la mode telle qu’elle la vit, telle qu’elle la pense, la rêve. Qu’elle a établit un lien entre le voir, le ressentir et l’écrire dans un domaine, qui à l’époque où la jeune femme empoigne sa plume à l’Express, ne transcende ni les femmes, ni les foules, de la même façon qu’aujourd’hui.

Fille de cardiologue, ce rapport particulier et singulier n’était pas tracé, bien qu’on y distingue une autre forme de cœur et de pulsation. « Je suis arrivée à la mode non pas comme la plupart des petites filles, par coquetterie, mais d’une façon plus distanciée : j’ai grandi en regardant mon grand-père chapelier, touchée par ses mains, sa manière de travailler. J’ai observé par la suite les mots et les regards, avec l’idée que la mode est l’expression d’une époque. Un poste d’observation. Ecrire dessus a été une façon de donner un sens, d’habiller ce que je voyais. » C’est donc à l’Express, passé Hypokhâgne, ses études de Lettres et de journalisme, que la jeune femme dessine les liens entre « l’allure, le vêtement et la personnalité. » Et forge son propre style. « Le vêtement n’est jamais neutre. J’adore l’idée de regarder les gens utiliser ce qui semble le plus frivole pour aller vers l’essence. Etre sur le fil. Mon intérêt pour la mode réside aussi dans le fait de capter le côté fugace et tragique. C’est le contraire d’un inventaire. On parle de traces et de gens qui ont été là. » Parmi eux, le couturier star disparu en 2008.

Affinités électives. « La mode, je l’ai éprouvée auprès d’Yves Saint Laurent qui m’a fait entrer dans son monde et rencontrer un univers. » Laurence Benaïm arrive dans la maison au « nom gravé en lettres de feu » au milieu des années quatre vingt, alors qu’elle écrit pour Le Monde. « A cette époque, on le disait fini. Moi, j’avais été touchée par ses créations. Ses couleurs étaient des cris, des sentiments, de la musique. » Jusqu’en 1992, la journaliste y passe du temps, côtoyant Monsieur Saint Laurent, passant du studio aux archives, des archives au service de presse de l’hôtel particulier de l’avenue Marceau. Sur la pointe des pieds. « Auprès de lui, j’ai tout appris : le théâtre de la séduction, l’exigence, la tendresse. J’ai découvert l’amour qu’un homme avait pour ses mannequins et les femmes en général. Il leur donnait confiance. Il est ce que disait Camus à propos d’un peintre : « le romancier du corps des femmes. » Dans l’ombre sachant donner la pleine lumière, Laurence Benaïm est à l’avant poste de la séduction. Là sans l’être, parce que son talent consiste à se faire oublier pour mieux sentir et transmettre. « J’aime m’effacer, quand on ne sait plus si je suis là. » Elle capte les silences, toutes les nuances de la cathédrale Saint Laurent : « Des silences compacts pendant les essayages, chuchotés quand il arrivait, plats, en creux quand on l’attendait, tristes quand il était absent. »

« Il m’a écrit un jour de printemps cette lettre, nichée au cœur d’une corbeille de fleurs,  que je renouvelais la critique de la mode. Et moi, je l’ai toujours vu comme un écrivain de sa collection et de son histoire.  Je tapais en mots ce qu’il traduisait en vêtements. » Jumeaux de l’épure et de la simplification. L’essence des mots pour l’essence du vêtement. « Et puis, ajoute-elle, Yves Saint Laurent m’a permis de faire le lien entre tout ce qui était mélangé chez moi. La Pologne, Oran. C’est d’ailleurs en me penchant sur son passé à Oran que j’ai découvert un lien entre nos familles. A l’époque, la famille Mathieu Saint Laurent possédait un portrait du Baron de Mauvières, l’un de leurs ancêtres. Un jour, enfant, Yves lui creva les yeux avec des fléchettes. C’est un parent à moi qui répara le tableau. » Pas de place à l’anecdote, au hasard. Le destin annonçait avant l’heure ce lien particulier entre elle et lui.

1nstant : Vous souvenez-vous de votre première rencontre et votre lien avec Pierre Bergé ?Laurence Benaïm : Elle était téléphonique ! J’avais écris un papier pour Libération sur Benoit Bartherotte, Président d’Esterel, qui avait engagé un procès contre YSL. Bergé m’a appelé de façon plutôt véhémente ! Par la suite, alors que je travaillais pour Le Monde, lui et Saint Laurent, m’ont invité à un lancement de cigarettes. J’étais si timide ! Nous avons toujours gardé une estime et un respect absolu. J’ai vu chez lui la discipline, l’exigence et la tenue. Encore récemment, il m’avait laissé un message pour me féliciter du livre sur Jean-Michel Frank, comme il avait pu le faire sur mon livre sur Saint Laurent. Il avait dit que j’étais celle qui connaissait le mieux son travail. Il aimait aussi la pudeur que j’avais face à Yves. Sa mort m’a touchée. C’est évidemment un pan de Paris qui disparaît. Comme s’il emportait quelque chose. Alors, j’ai tout de suite écrit. En écrivant, j’ai prolongé le lien que ces deux hommes m’ont révélé. Je n’en ai toujours pas fini avec eux !

Quel regard portez vous sur l’évolution de la mode ? L.B. : La mode a comme fui hors d’elle même, elle a déserté sa propre histoire, en allant chercher du côté de l’audimat le reflet appauvri d’elle même.  Elle a produit tellement d’images que toutes se superposent dans des millions de mille feuilles trop semblables. Il lui faut renouer avec le rêve, prendre son élan dans l’époque qu’elle a perdue en cours de route, pour toucher, émouvoir, tisser à nouveau sa toile. Réduite à un média, à un avatar, à l’égocentrisme fatiguant intouchables D.A comme au narcissisme envahissant des bloggers  et des followers, elle ne peut que se redéfinir dans le désir, la sensualité, comme une promesse d’intégrité contre l’intégrisme,  pour relier les gens entre eux, se réinventer à travers d’autres disciplines. Donner envie de faire la fête plutôt que des selfies. Aujourd’hui tout le monde croit tout savoir faire. Tout le monde est créateur. Il existe beaucoup de modèles qui vont s’effondrer –le principe des collections obligatoires, sans énergie. Pour que la mode existe, il faut qu’elle reprenne personnellement la parole, avec des intentions, des envies, des vrais points de vue sur l’époque. Qu’elle donne la direction, qu’elle ait le courage de ses lignes. La reconnection avec la mémoire est annoncée, on le voit avec les formidables succès d’expositions, comme celle de Dior aux Arts Décoratifs qui va atteindre 600 000 visiteurs en janvier; Un record absolu. Je crois à l’avènement de multiples avant gardes enracinées, solaires, en rupture avec les standards du bon goût global, à ce glow sans futur, et ce buzz qui nous donne juste envie de silence et  de vérité.  

Pourquoi avez-vous choisi d’arrêter Stiletto que vous aviez fondé en 2003 ? 
L.B. : J’avais fondé ce magazine pour défendre quelque chose de singulier et de personnel. N’étant ni assez gros, ni assez petit, il me semblait difficile de maintenir cette ligne. Aujourd’hui, je me sens plus légère, je vais plus en profondeur avec mes livres.

Vos livres favoris ? 
L.B. : Madame Bovary, La Recherche, L’Insoutenable légèreté de l’être, Les Amis, d’Emmanuel Bove, La Famille Karnovski de Joshua Singer, et bien sûr Molière, Maupassant... On écrit pour quatre sorte de public disait Kundera. Un public d’anonymes, familier, pour une seule personne ou alors avec l’idée que quelqu’un qui n’est pas là vous suit. C’est mon cas.

Dior by Yves Saint Laurent, Assouline

Dior et le Sud, Rizzoli

Jean-Michel Franck, Grasset

  • Interview / Judith Spinoza
  • Ad / Vinz
  • Produced / 1nstant.fr