FRANKIE WALLACH, UN AMOUR D’ACTRICE

Le long métrage dont sa grand-mère survivante de la Shoah est la vedette, révèle son talent de conteuse et d'entrepreneuse. Rencontre avec une jeune femme à l'énergie irrésistible. Interview Carlos Gomez. Photos Arthur Delloye. Style Christine Lerche.

HAMZA PORTE UN COSTUME CERRUTI FRANKIE WALLACH PORTE UN LOOK RONALD VAN DER KEMP 1NSTANT INTERVIEW 1

FRANKIE WALLACH  1NSTANT INTERVIEW -1

FRANKIE WALLACH PORTE UNE CHEMISE RONALD VAN DER KEMPS, JULIA PORTE UNE BROCHE LEONARD ET DES BIJOUX GOOSSENS 1NSTANT INTERVIEW 2

FRANKIE WALLACH  1NSTANT INTERVIEW 2

A GAUCHE HAMZA PORTE UN COSTUME CERRUTI ET DES MOCASSINS CERRUTI, PATRICK WALLACH PORTE UN SMOKING CERRUTI, JULIA WALLACH PORTE UNE BROCHE LEONARD ET DES BIJOUX GOOSSENS. IDIT CEBULA PORTE UN TRENCH KRISTINA FIDELSKAYA, BO PD PAOLA, BAGUES GOOSSENS, ROBE MATERIEL ET CHAUSSURES MAX MARA FRANKIE WALLACH PORTE UN LOOK RONALD VAN DER KEMP 1NSTANT INTERVIEW 3

FRANKIE WALLACH  1NSTANT INTERVIEW 3

PATRICK WALLACH PORTE UN SMOKING CERRUTI. IDIT CEBULA PORTE UN TRENCH KRISTINA FIDELSKAYA, BO PD PAOLA, BAGUES GOOSSENS, ROBE MATERIEL ET CHAUSSURES MAX MARA 1NSTANT INTERVIEW 4

FRANKIE WALLACH  1NSTANT INTERVIEW 4

PATRICK WALLACH PORTE UN SMOKING CERRUTI, JULIA WALLACH PORTE UNE BROCHE LEONARD ET DES BIJOUX GOOSSENS IDIT PORTE UN TRENCH KRISTINA FIDELSKAYA, BO PD PAOLA, BAGUES GOOSSENS, ROBE MATERIEL ET CHAUSSURES MAX MARA FRANKIE WALLACH PORTE UN LOOK RONALD VAN DER KEMP 1NSTANT INTERVIEW 5

FRANKIE WALLACH  1NSTANT INTERVIEW 5

 

Remerciements / Mak Up @Maudeigenheer @wiseandtalented / Hair @Frederickebbabi

Frankie Wallach, un Amour d’actrice 

Le long métrage dont sa grand-mère survivante de la Shoah est la vedette, révèle son talent de conteuse et d’entrepreneuse. Rencontre avec une jeune femme à l’énergie irrésistible

Elle n’a que vingt-cinq ans, mais son regard vif et profond atteste d’une vieille âme. Troublant. On ne la connaissait pas dix minutes avant, mais à l’écouter se raconter et c’est comme si cette jeune femme percevait des choses qui échappent au commun des mortels. Comme si elle les avait déjà vécues, comme si du même coup elle se sentait la force d’en bouleverser le cours. “Je sais d’où je viens et je sais où j’ai envie d’aller”. Il n’est pas commun d’être animé d’une telle détermination, d’un tel appétit vital ; et de ne jamais se départir de son plus joli sourire. 

Frankie Wallach est devenue comédienne parce qu’elle n’a pas pu faire autrement. Déjà, si elle s’appelle Frankie c’est la faute de Michelle Pfeiffer tombant amoureuse d’Al Pacino dans Frankie et Johnny. Un mélo fort bien cuisiné par  Garry Marshall – leur rencontre se produit devant les fourneaux d’un resto new yorkais – devenu un des succès de 1991 et un must pour ses parents, fans de cinéma. Frankie n’est même pas encore une lueur dans leurs yeux. Ils travaillent dans la confection, ils gagnent bien leur vie, mais celle qu’ils trouvent “plus belle que la vraie” comme elle dit, c’est sur grand écran qu’ils la dévorent. Quelques années plus tard, “attirés par les paillettes” confie Frankie, c’est à Cannes pendant le festival que leur fille sera conçue, ça ne s’invente pas : ça se vit et ça se savoure et ça donnera bientôt à leur fille le sentiment de devoir accomplir son destin. “Et de ne pas finir à la boutique comme les parents clame t-elle sarcastique. “Sérieux : ça a pu être ma hantise ! C’est le seul point sur le point sur lequel j’ai renié mes origines !” Lol. 

« Passe ton bac d’abord’ 

Elle a six ans pour sa première apparition à l’écran. Et elle doit se prendre aussitôt pour une grande : on lui demande d’incarner Emmanuelle Devos enfant, dans le court-métrage Varsovie-Paris d’Idit Cebula, une amie de sa mère. Le souvenir est lointain, mais encore vif dit Frankie, qui jusqu’à douze ans va enchaîner les apparitions au cinéma, comme dans Demandez la permission aux enfants où elle joue la fille d’Anne Parillaud, ou comme dans Comme t’y es belle! de Lisa Azuelos. Son adolescence coïncide avec un coup d’arrêt, bien que tous les étés jusqu’à ses seize ans, elle les consacre à poser pour des photos de pub. Pour le reste, c’est passe ton bac d’abord. Avec un certain succès puisque ses résultats lui ouvrent les portes du prestigieux King’s College de Londres. “C’est là que j’ai commencé à entrevoir le cinéma sous l’angle de la théorie” raconte Frankie. Elle se souvient en particulier de son mémoire sur Leos Carax. “Boy meets GirlLes Amants du Pont Neuf, etc. Son travail me fascine, franchement j’aime tout ce qu’il a fait ! Et encore Annette, tout récemment. Adam Driver m’a littéralement conquise” soupire la midinette. 

Frankie est une affective à qui ses émotions jouent encore des tours. Comme cette fois où se baladant une nuit à Saint-Germain des Prés, elle tombe nez-à-nez avec Carax : “j’étais anéantie dit-elle dans un éclat de rire. Je n’ai pas pu lui parler! Rien d’intelligible ne pu sortir de ma bouche”.

Après Londres elle décide de se former à l’art dramatique en intégrant l’école du Jeu, basée à la Goutte d’Or. Les tournages reprennent (Versailles, la série de Canal+) et elle débute au théâtre, à Chaillot, dans Trois de Mani Soleymanlou, une œuvre aiguë sur la notion d’identité. 

« Mamie c’est ma muse »

La question passionne la jeune femme, issue d’une famille d’immigrés juifs polonais dont sa grand-mère Julia, 94 ans, continue de cultiver la mémoire avec une indéfectible ferveur. Julia est une survivante. Arrêtée à l’âge de 18 ans, déportée de Drancy à Birkenau d’où elle eut la force de s’évader, Julia vit ses parents payer de leur vie la folie des hommes. “En dépit de quoi, elle est restée fidèle à sa devise” raconte Frankie : “Il faut vivre. Ne pas baisser les bras”

La connivence que la jeune comédienne entretient avec sa sémillante grand-mère a conduit sa carrière à prendre un virage inattendu. “J’avais commencé à la filmer avec mon téléphone et diffusé des extraits de nos échanges pour ma communauté de potes. Mamie, c’est ma muse dit-elle” ; une muse fan de séries (La Casa de Papel) dont elle adore la spontanéité, l’esprit positif et ce, qu’elle livre ses souvenirs de captivité, où qu’elle fasse partager ses secrets culinaires, comme ce Kneidler – à base de légumes cuits dans un bouillon de poulet dans lequel on trempe de boulettes de pain azyme – qui a donné son titre à un premier court-métrage de 8 minutes tourné par Frankie. “La matière que Julia m’offrait était si riche et l’accueil si chaleureux que dans la foulée j’ai eu l’envie de développer une fiction autour d’elle” confie l’audacieuse : l’histoire d’une vieille dame qui se voit offrir par sa petite fille l’occasion de devenir l’héroïne d’un film, sous les yeux de sa famille dubitative…”  

Dans la foulée elle lançait un financement participatif. Elle estime alors à 5000 euros la somme pour lancer sa mini production, mais en recueille 20 000, avant de rencontrer les producteurs Patrick Sobelman et Muriel Meynard qui au sein d’Agat Films (société de production créée autour de Robert Guédiguian) vont permettre au projet de prendre sérieusement la forme d’un long. Ce sera : Trop d’amour, parce qu’en la matière, trop n’est jamais trop pour elle qui chérit sa grand-mère certes ;  mais parce que son idée plus large est de faire “un film sur l’amour qu’on se porte dans ma famille”. Et d’interroger les liens interpersonnels, “de sonder les non-dits”. Elle va être servie. 

« J’ai grandi avec Maïwenn »

Elle commence à travailler sur le scénario avec la jeune Agnès Hurstel qui plus tard hérite du rôle de sa sœur aînée. Une fois les prises de vue lancées – à l’arrache, dont une partie saisie à l’IPhone – Frankie sait que son film surfera entre réalité et fiction. Son père Patrick joue son propre rôle – et il crève l’écran, ndlr – tandis qu’elle confie celui de sa mère à Idit Cebula qui l’avait faite débuter. Une façon de faire “à la Maïwenn”, dont le premier long, Pardonnez-moi !surfait allègrement sur l’autofiction. “C’est exactement ça ! Frankie jubile de voir son travail rapproché de celle qu’elle admire tant. “Pardonnez-moi ! c’était ma découverte du cinéma d’auteur. Une claque. Ma mère m’avait emmenée le voir au Balzac sur les Champs et plus tard, on était aussi allées applaudir Maïwenn sur sur scène. J’ai grandi avec elle”. 

Comme son idole, Frankie aime provoquer le psychodrame, vous faire passer du rire aux larmes. Jusqu’à s’être vue dépassée un instant par ce qu’elle avait créé. Dans la scène en particulier où sa famille la sermonne sur ses intentions : “Tu es sûre que c’est pour Mamie que tu fais tout ça?” J’ai réalisé à cet instant que je le faisais aussi pour moi. Et j’ai eu du mal à l’assumer”. 

Et Julia dans tout ça ? “Entre le tournage et la post prod – et le retard pris par les mesures de confinement –  plus d’un an s’est écoulé. Elle avait presque fini par oublier et la première projection en famille l’a pas mal chamboulée. Durant la seconde, dans le cadre du Champs-Elysées Festival en septembre elle a carrément fondu en larmes raconte Frankie ; puis elle s’est ressaisie comme si de rien n’était durant la promo. Elle a adoré défendre le film comme un actrice, une vraie!” 

Face à son destin 

Prévu initialement pour une exploitation en salles, Trop d’amour a été acheté par Canal+ pour être diffusé en mode plateforme, via CanalPlay. Une exposition exceptionnelle pour un film fragile “qui en salles se serait fait sortir au bout d’une semaine compte tenu du grand embouteillage provoqué par la fermeture des salles”. 

La suite? “Pour la première fois, j’ai l’impression que mon destin m’échappe un peu dit-elle dans un sourire”. Depuis que le film est devenu une réalité, elle a eu l’envie soudaine de consulter un psy. Il lui arrive aussi de se demander si elle ne devrait pas reprendre ses études. “Je me considère actrice, or depuis peu – et notamment depuis qu’Elisabeth Tanner est devenue mon agent – j’ai surtout pas mal de propositions de mise en scène ; et puis j’ai recommencé à écrire dit-elle. J’ai envie de continuer à explorer à l’écran l’énergie contaminante qui naît au sein de groupes. Mais Kechiche fait ça si bien !  Alors on verra…” Ce qui est tout vu, c’est qu’on n’en a pas fini avec Frankie Wallach. Avec Julia, elle a été à bonne école, elle n’oublie pas : “Vivre. Ne pas baisser les bras”. 

Carlos Gomez