Photographe singulière dans le monde de la beauté, Inès Dieleman pose son regard intime et lumineux sur ces fleurs et végétaux en maturation. Des images de nature instinctive et sensuelle à découvrir dans son nouvel ouvrage intitulé Polaroïd aux éditions 37,2. Rencontre avec une femme sensible e puissante.
Par Monique Le Dolédec
1-Pouvez-vous vous présenter ?
Photographe, issue de la direction artistique, j’ai longtemps travaillé en agence. Mon mari était un grand photographe automobile, puis de natures mortes, j’ai tout lâché pour être à ses côtés. Nous avons formé un des premiers binôme du genre. Je m’occupais du set, de la direction artistique, de la post-production… Quand Franck nous quitté en 2010, il y a 16 ans, la photo m’est tombée dessus. Et cela a très vite bien marché, auprès de grandes maisons comme Cartier, Dior, Yves Saint Laurent… j’en suis très heureuse. On peut dire que je suis une « vieille jeune photographe ».

2- Ici, vous proposez un travail personnel, quel est la différence avec le travail « de commande » ?
Dans la photographie professionnelle, il y a la commande pour des campagnes des grandes marques et l’éditorial. Je collabore avec beaucoup de magazine dont l’1nstant, où j’ai très peu de contrainte. Pour ce livre, mon travail a été purement libre, sans réflexion, plus charnel. J’aime voir les plantes et les fleurs bouger dans le temps. Roses, tulipes, orchidées… même les gousses d’ail qui trainent à la maison… Elles se sont mises à mûrir et germer et à revêtir autre chose que ce que l’on regarde habituellement, j’ai trouvé cela sublime. L’écorce s’écarte, il y a un truc vert qui sort, comme ça, rien d’obsène, mais il se passe quelque chose. Certains dirait « une rose qui meurt »… je ne veux pas dire ça, ce n’est pas beau. Je dirais « une rose qui « mature », ses pétales retombent, deviennent mous et lui rendent une robe encore plus belle. Il ne faut pas parler de décrépitude, je vais chercher de la beauté dans des choses qu’on pourrait ne pas trouver belles. C’est comme si mon œil cliquait sur ce que je vois, sans contrainte technique.

3- Vous intitulez votre livre Polaroïds qu’est ce que procédé photographique apporte dans votre recherche artistique et dans votre obsession de la lumière ?
Toute ma carrière, j’ai utilisé des Polaroïds, mais ils ne font pas de macro-photographie, c’est l’équivalent d’un 50 mm ou d’un 35 mm. Ici, j’ai utilisé un appareil Polaroïd de dentiste des années 1960-1970 qui permet d’aller très proche du sujet. Cet instrument très basique est équipé de deux flashs. C’est comme si je faisais la radio d’une fleur avec une machine médicale. La lumière permet d’exprimer un sentiment, elle peut être douce, dure, resserrée. Pour ces photos, elle aplatit un peu, comme un constat qui fait aller à l’essentiel de ce qu’on voit et de ce qu’on veut montrer. J’ai essayé avec mon appareil photo classique et mes lumières classiques, mais je ne peux pas arriver à cela. Quand la fleur était près d’une fenêtre je ne mettais pas de flash, quand elle était dans l’obscurité, je mettais les deux flash, pour avoir ce côté chat surpris dans la nuit… Il n’y a pas de concession, la lumière est tel que l’outil me la donnait.

4– Certains voient une forme d’érotisme apparaître dans vos photos, est-ce conscient ?
Dans le mini texte d’ouverture du livre je commence par « Une enfant n’y verrait que des fleurs… ». Moi même je n’y ai vu que des fleurs. Ce qu’offre le végétal est remarquable : ce sont des êtres vivants comme nous, qui se séduisent et se reproduisent aussi. Je ne cherche pas à provoquer, je veux montrer de la beauté, celle que j’ai découverte dans ces végétaux. J’aime qu’on comprenne cela : un bouquet, quand il se fane, c’est sublime. Je suis très admirative de l’oeuvre des photographes américain Robert Mapplethorpe et japonais Nobuyoshi Araki. Sarah Moon aussi est une femme puissante sous une naïveté apparente. Et j’ai la chance d’avoir quelques photogravures originales de Karl Blossfeldt qui, au XIXème siècle photographiait des bourgeons de fleurs. Je signale aussi le travail très émouvant d’un jardinier anglais Charles Jones, qui le soir après son travail, photographiait avec fierté ses fleurs et légumes produits dans la journée. La beauté est toujours tapie dans l’ombre. Elle observe, elle attend qui veut bien la voir. De mon sens, tout peut être beau, même dans les choses osées. Il faut accepter le temps qui passe. Ce métier est tellement merveilleux, je ne vois pas pourquoi je m’arrêterais, je mourrais comme Molière.
