TÊTE À TÊTE AVEC PRISCILLA ROYER

« Le visage finalement c’est une toile blanche, un canevas où tu peux faire des choses. Le chapeau change l’allure, l’attitude, tout, » nous dit la directrice artistique de Maison Michel, tandis qu’elle fait défiler sur sa tête toute la galerie de personnages qu’elle a imaginé pour l’automne-hiver 2019.

Une collection « assez diabolique », cet automne-hiver 2019. Elle est une ode aux gangsters, aux petites frappes mais aussi à leur ascension vers un au-delà pour les repris de justice. D’ailleurs, elle s’appelle Gangsta’s Paradise, comme le tube de Coolio.

On y retrouve du mauvais goût poussé à l’extrême et des bons classiques poussés à l’extrême. Du bibi à oreilles un peu punk à un bob-bombers réversible en référence aux punks anglais, d’un feutre clouté à motif de chaînes à ces bijoux en forme de menotte, les références se croisent et s’entrechoque, jusqu’au « trésor du braquage », ces pins de cristaux, de bijoux et autres touches précieuses.

Chez Priscilla, la mode a toujours été là, hormis « de petits slaloms à l’adolescence » où elle s’adonne à la photo, investit dans tout le matériel. Mais bien vite, la mode la rattrape. « Je bidouillais avec des chiffons, je me faisais des ceintures, puis j’ai une machine à coudre vers 15-16 ans et tout s’est enchaîné comme ça. » Elle apprend à dessiner, commence à mettre à plat ce qu’elle a en tête. Une créatrice est née.

Tous les chemins mènent aux ateliers d’art pour celle qui « bouscule les codes de toutes ces techniques anciennes, surtout pour en faire des designs modernes et contemporains » – c’est ainsi qu’elle décrit Pièce d’Anarchive, la marque lancée avec sa sœur et une amie, mais cela aurait aussi pu être un résumé de son parcours – de la Central Saint Martins à Vivienne Westwood, de jusqu’à la tête de cette maison qui fait partie des métiers d’art de Chanel.

Dès son arrivée, elle fait sauter les barrières entre le masculin et le féminin, entre le coupé cousu et les autres. « Ce qui était important pour moi, c’est que Maison Michel soit une sorte de référent d’habillage de la tête sans faire de différence entre le chapeau en paille, le feutre ou la casquette. » Poussée par un « vrai fanatisme autour de mes cheveux » elle pense bien vite à ces oubliés que sont les chouchous, les barrettes et tous ces petits accessoires qu’on peut rajouter autour de sa tête. Bref, elle n’en fait qu’à sa tête et c’est tant mieux pour la nôtre.

Dis-moi quelque chose qu’on ne sait pas sur toi.
Je fais un point d’honneur à ne pas tout révéler! Le premier qui vient à l’esprit. J’ai besoin de beaucoup, beaucoup de sucre. Donc j’en mange énormément. Ca dépend des jours mais je suis très, très chocolat. J’en mange énormément. Le reste, ni caféine, ni alcool, ni drogues. Rien de tout ça: juste le sucre! Les études sur les méfaits du sucre, tant pis. Si c’est un besoin, j’y vais. Il y a forcément des mauvais côtés. C’est même pas un faiblesse. C’est une force, c’est un fait.

Si tu devais définir ton style en 3 mots ?
Une notion qui résume tout: maîtrisé mais spontané. Inné. Après, matières, puisque c’est très important, ça définit beaucoup  de choses, dans une tenue. Toutes les matières ne vont pas ensemble. Et peut me définir beaucoup. Et allure. Si un look n’a pas d’allure, il est foutu, il n’est pas fait, donc voilà.

Qu’est ce que c’est la mode d’aujourd’hui pour toi?
La mode c’est la mode. Il n’y a pas de mode d’hier, mode d’aujourd’hui. C’est juste jamais la même. Est-ce qu’il y a une mode hier, oui. C’est le changement permanent, je dirais.

 Et une maison d’art ?
Cela fait maintenant 4 ans que je suis à la tête de cet atelier, donc j’arrive au moment où je peux me retourner sur mon histoire et dresser de grands principes.  C’est des petits challenges au quotidien, où on essaie de se renouveler en changeant les techniques.

C’est convertir l’idée qu’on se fait du port de chapeau, associé à un code social ou à l’histoire du chapeau, et le transformer en simple histoire de style. Aujourd’hui, ça va vite. Je ne laisse pas reposer sur des acquis, donc j’entraîne les ateliers et je les mène à la dure pour essayer plein de matériaux différents, plein de techniques. On essaie de développer la flexibilité des matériaux pour avoir des chapeaux souples, adaptés à la vie d’aujourd’hui. Avoir une sorte d’agilité dans l’accessoire puisque le chapeau est quelque chose d’assez connoté. Tout ça n’est qu’une question de travail sur la matière.

Aujourd’hui, tout est question de style et d’appropriation d’une pièce pour en faire sa personnalité. Pourquoi le chapeau n’en ferait-il pas partie? C’est en ça qu’on fait le jump en 2019.

Quels sont tes refus et tes obsessions ?
Il n’y a rien que je n’aime pas. Il y a des contextes pour tout. Il y a des accidents heureux, des hasards incroyables. Nier ou être négatif à l’idée de quelque chose n’est pas dans mon approche. Le propre de la mode est de changer à chaque saison, d’avoir envie de choses différentes. Chaque fois qu’il y a une raison de réfléchir à un nouvel axe, c’est l’occasion de changer. C’est ce qui est bien dans la mode, on peut tout changer. Refuser, c’est se limiter. Et puis surtout, toutes les portes sont ouvertes, je ne vois pourquoi on s’en priverait. Ca serait trop bête!

Quant à mes obsessions, c’est la question qui me pose toujours problème! Comme toutes mes portes sont ouvertes, tout me passionne, donc ça dépend des moments.

En ce moment, ce qui me questionne le plus, c’est cette féminité naissante. Qui va éclore mais qui n’est pas encore là, qui est en définition. Je réfléchis beaucoup à la femme. De par sa prise de parole qui est importante dernièrement, j’essaie de trouver la justesse pour l’habiller au mieux, la chapeauter au mieux. Ca peut paraître bateau mais je cherche encore plus loin, j’essaie de gratter où se trouve sa nouvelle féminité. Tout a été bousculé. Les femmes d’hier ne sont pas celles d’aujourdhui et celles d’aujourd’hui sont encore en train d’évoluer. Il y a eu une explosion, j’essaie de voir ce que ça donne. Je suis dans ce mood-là.

La photographie m’inspire au quotidien. Le travail des photographes, surtout les jeunes, puisqu’il ont un oeil qui est frais. Je ne peux pas donner de nom comme ça: il y en a plein, et avec lesquels j’aimerais travailler. Je pourrais donner un nom comme ça mais comme je ne les connais pas, j’ai besoin de rencontrer pour sentir .

 Le chapeau est-il un point final ou un point de départ ?
Tout dépend du chapeau mais surtout de la manière dont on aborde sa silhouette et son mood du jour. Il n’y a pas de règles. Faire des grands poncifs, je trouve ça prétentieux. Ce que j’observe, c’est qu’il y a ceux qui vont avoir un chapeau signature, le même tous les jours. Ça fait partie de leur signature au quotidien.

Et puis il y a ceux qui choisissent un chapeau spécifiquement pour aujourd’hui, pour relever un trait de leur personnalité. Puisqu’ils sont décidés, c’est maintenant. Il y a quand même une dose d’audace, de courge dans le port du chapeau pour celui qui ne le fait pas tous les jours. Surtout lorsqu’il s’agit d’un chapeau chargé en codes, images et symboles, comme le canotier, car il faut assumer tous ces symboles qui vivent encore dans l’imaginaire collectif. Commencer sa silhouette par un chapeau sera le geste de quelqu’un qui est déjà bien dans ses pompes et qui aborde la vie avec de plus de confiance que les autres.

 Chacun son stade, le seul chose que je pourrais dire c’est que j’aimerais que les gens s’aiment encore plus pour pouvoir faire encore plus de choses autour de chapeau. Parce qu’il y a le regard. C’est pas comme une chaussure qu’on peut reagder du coin de l’œil. Avec le chapeau, il y a vraiment le face à face avec soi-même dans le miroir.

 Quelle est ta méthode de travail?
J’ai un processus qui est assez animal. J’ai besoin d’être dans une salle où personne ne rentre le temps que ce soit en gestation. S’il ya quelqu’un qui rentre, je le vois tout de suite, même quand tout est en bordel sur le sol. Je le sais, je le vois, je le sens. Et ça me dérange, c’est une question de territoire. Il ne faut surtout pas y aller! En revanche, je fais tout ce que je veux: je marche dessus. Je bosse par terre. C’est une phase introvertie, intériosité, mentalisée. Ensuite, il y a un moment donné ça s’accélère, où ça a besoin de sortir et là, c’est le tourbillon. Ensuite, je redeviens plus accessible et je peux partager avec les autres. Mais il y a vraiment un moment où je ne peux vraiment en parler, que ça m’agace parce que ce n’est pas clair et ça ne sert à rien de me tirer les vers du nez.

Ce qui est marrant, c’est qu’il y a de moins en moins de bains de foule. C’est des évolutions. Avant, j’avais besoin de beaucoup d’images pour penser les thèmes, les prochaines collections. Aujourd’hui, j’ai besoin de lire. Donc les mots sont plus parlants et finalement stimulants pour l’imaginaire. J’ai laissé l’image de côté, et ce sont les mots qui me parlent.

 Il y a trop d’image: du bon, du moins bon. C’est super, je regarde mais ça me parle moins, il y a beaucoup moins de sens. La force ne réside plus dans l’image. Elle réside dans l’écrit. Ce qui n’exclut pas de faire des choses visuelles, bien sûr. Passer à autre chose pour mieux y retourner. Par nature, j’ai horreur du gaspillage et de la consommation à outrance. De par mon métier, je créé des produits, j’essaie de le faire intelligemment: en réutilisant des choses qu’on a pas utilisées, en n’ayant pas des stocks impossibles à réutiliser, en produisant sur commande. Une voilette reste une voilette et ce n’est pas parce qu’elle a été achetée la saison dernière qu’on ne peut pas s’en resservir sur la saison d’après.

Et puis, on ne va pas avoir un stock infini de choses, c’est pas dans la logique. Finalement, c’est ce qui donne un caractère un peu unique aux choses. On ne fait pas n’importe quoi.

Interview / Lily Templeton

Maquette / Lou De Rensis

Produced / 1nstant.fr