Si elle est au Festival de Cannes cette année, c’est pour défendre des engagements profonds. Co-présidente du jury de la Queer Palm, prix qui s’intéresse, depuis 2010, aux films traitant des questions LGBT+ et féministes, toutes sélections confondues, la comédienne Anna Mouglalis, est, au fil du temps, de plus en plus au contact de ces thématiques qui nourrissent sa pensée, ses rencontres, ses choix artistiques et son regard sur le monde.
Interview Franck Finance- Madureira.
Quelle est votre histoire avec Cannes ?
Je n’ai jamais été invitée dans un jury à Cannes. Jamais. En revanche, je suis venue souvent
accompagner des films en compétition, à la quinzaine, à la semaine de la critique ainsi qu’en
séance spéciale. Donc plutôt de courts séjours, très intenses, avec beaucoup de rendez-vous
avec la presse. Je viens depuis 2000, je crois, un truc comme ça, peut-être 2001.
Est-ce que parfois ce qu’on vit pendant le festival ressemble à une forme de normalité ?
Là, dans le vécu que j’ai en ce moment grâce à la Queer Palm, oui. On n’est pas complètement hors-sol. Bien sûr, on a un emploi du temps chargé mais il n’y a pas de copilotage externe, donc il y a une certaine autonomie. C’est extrêmement intéressant. On est quand même dans la vraie vie, c’est ça que je veux dire.
Qu’est-ce qui vous a intéressé, justement, dans le regard proposé au sein d’un jury
queer ?
Ce qui m’intéresse, c’est un espace de création dans les récits queers, une espèce de résistance, un geste artistique qui, par définition, est politique. Cette proposition arrive à un moment où on est quand même plein de très, très grandes inquiétudes. C’est même au-delà des inquiétudes, on est vraiment attaqué au niveau de nos libertés de création. Le service public est attaqué. Les moyens de production sont attaqués, Bolloré, UGC. Il y a une tribune qui a été signée, que j’ai signée d’ailleurs, qui s’oppose à ce qu’il récupère toutes les salles, il y a la presse, l’édition, les jeux vidéo, les télés, le cinéma. Il faut réagir. Bien sûr, les projets queer sont en résistance puisqu’ils sont les premiers à être attaqués, mais on le voit dans le service public aussi. Il y a des festivals qui se sont vu retirer leurs subventions. Les directeurs, directrices de théâtre, quand ils programment un spectacle féministe, se voient taxés de militantisme alors qu’ils ne font que de distribuer un spectacle.
Vous étiez justement en scène récemment avec une adaptation du texte d’Ovidie, « La
Chair est triste hélas »…
Oui et on va faire une petite tournée en 2027. Le Théâtre de l’Atelier, où le spectacle a été créé
est un théâtre privé mais on va être distribué dans quelques lieux publics. Certains théâtres qui sont venus voir le spectacle et qui étaient debout à la fin nous ont dit : « Malheureusement, je ne peux pas le prendre. Ce n’est pas pour mon public ». Ce à quoi je réponds généralement : « Bien sûr, parce que tu diriges un théâtre dans la fameuse ville où il n’y a pas de femmes ». Ce que je viens chercher aussi dans ces 22 films de la sélection que nous allons voir avec le jury, c’est de la joie, du courage. En fait, je viens nourrir aussi mon courage, celui qui nous aide à essayer de remettre le monde un peu à l’endroit.
Pour vous décrire en deux mots, on pourrait dire singulière et engagée. Est-ce qu’il faut
du courage pour être singulière et engagée dans ce métier ?
Pour être un peu libre, oui je pense. Mais je me le suis jamais formulé comme ça. Le courage, je peux le reconnaître chez les autres, chez Thomas Jolly qui co-préside ce jury avec moi, par exemple. D’abord, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est sa liberté et son inventivité. Et puis, ensuite, on se dit que c’est aussi très courageux. Mais non, je n’ai pas l’impression d’être courageuse. J’ai l’impression d’être à mon endroit et de travailler pour ma liberté parce qu’elle n’est jamais donnée. Je fais avec qui je suis. J’ai la chance maintenant d’être accueillie dans des communautés diverses et cela me fait un bien fou parce que ce n’est plus une expérience solitaire. Le jury du prix Gouincourt, par exemple, qui lutte contre l’invisibilisation des récits lesbiens dans la littérature. Ça m’ouvre. Je découvre plein de livres et j’apprends beaucoup.
Qu’est-ce qui guide vos choix ?
Il y a eu des moments où j’ai eu envie d’aller explorer de nouvelles formes. Donc, j’étais peu
regardante sur le scénario ou le personnage. C’est l’objet cinématographique qui m’intéressait. Mais à un endroit, c’est assez limité aussi, puisque j’ai été, comme toutes les actrices en hétérosexualité vraiment réifiée. Donc, j’étais abonnée aux personnages de femmes mystérieuses mais qui sont mystérieuses uniquement parce que le scénario ne s’intéresse pas à elles. Il y a un moment où cela m’est devenu insupportable d’accepter ce qu’on projetait sur moi. On parle quand même d’expérience collective, si on me confie un rôle ou si je l’accepte, j’ai envie de pouvoir le nourrir. Ça a longtemps été pris par les réalisateurs comme une défiance parce qu’éventuellement, j’avais lu et que je m’étais vraiment renseignée. Au bout d’un moment, notre parcours raconte quelque chose, mais oui, il y avait eu un petit virage, je crois, et maintenant, on m’autorise à être éventuellement un être pensant.
C’est quoi l’expérience la plus collective et joyeuse que vous ayez vécu ?
Là, récemment, quand même, avec le spectacle d‘Ovidie, il y a vraiment quelque chose sur la rencontre avec le public à quoi je n’étais vraiment pas habitué.
Parce que vous brisez le quatrième mur ?
Oui, c’est ça. Il y a vraiment quelque chose de très direct dans la façon dont on s’adresse au public. Le texte est écrit comme ça et Ovidie a eu envie, via sa mise en scène, d’un rapport direct avec la salle. Ce n’est pas du stand-up, puisque ce sont uniquement les mots d‘Ovidie, mais effectivement, il y a une adresse directe et cela a été aussi possible, je pense, grâce à l’expérience Draga, des concerts construits avec le texte de Monique Vittig « Les Guerrillères » parce que dans l’expérience du concert, on est aussi dans cette adresse. Le regard est en permanence face au public. Ces deux expériences, c’était très nouveau pour moi et c’était très joyeux, même si cela peut être un peu déstabilisant quand on n’a pas l’habitude. Cela a surtout été très enivrant et ça m’a donné énormément de liberté. Il n’y a pas ces répartitions de rôles où d’un coup, il faudrait correspondre à la projection d’un tel ou d’une telle. Ces deux expériences me permettent aussi de m’incarner sans jouer de personnages. Ici mon instrument, c’est le sens.
Heureuse donc de reprendre ce spectacle en tournée ?
Ouais, ça va être bien. Surtout quand il y a des gens qui écrivent pour dire qu’ils ont envie que ça vienne dans leur ville. Parce que c’est très émouvant aussi ce qui se passe avec le public. On parle de façon frontale de violences sexuelles, de toutes les injonctions, des violences chirurgicales, médicales et de sentir que dans les salles des femmes de 15 à 90 ans frémissent, c’est puissant. Il y a un moment où chacune se reconnaît dans ce que le système hétérosexuel nous impose. Le retour, il est assez direct parce les femmes rient ensemble de leurs traumas. C’est quand même quand on parle de transformer la douleur en force qu’il se passe quelque chose.
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